La guerre contre la mémoire collective, quand les musées descendent aux abris

En Ukraine, des citoyens ordinaires risquent leur vie pour sauver des œuvres d’art des bombardements. Plus de 500 sites culturels détruits et 480 000 œuvres disparues. La destruction de la culture n’est pas un dommage collatéral de la guerre. C’est une arme. Que se passe-t-il quand on laisse mourir la culture ? Et pourquoi défendre l’art, c’est défendre la paix.

Des chiffres qui donnent le vertige.

Il y a des guerres qu’on ne voit pas. Pas celles des missiles et des chars. Celles qui visent ce qu’un peuple a de plus intime : ses œuvres, ses archives, sa mémoire. Celles qui cherchent à effacer non pas les corps, mais les preuves qu’une civilisation a existé.

En Ukraine, cette guerre-là est en cours. Et elle nous concerne tous.

L’Objectif de Développement Durable n°4 des Nations Unies appelle à une éducation de qualité, inclusive et équitable pour tous. Il reconnaît que l’accès à la culture, à l’art et au patrimoine n’est pas un supplément d’âme réservé aux sociétés en paix. C’est un droit fondamental. Un pilier de la dignité humaine. Et l’un des premiers que l’on détruit quand on veut soumettre un peuple.

Ce que l’Ukraine traverse aujourd’hui est la preuve, une nouvelle fois, que l’art et la culture ne sont pas des luxes que l’on protège quand tout va bien. Ce sont des fondations. Et quand on les détruit, c’est l’humanité entière qui s’effondre un peu.

Plus de 545 sites culturels endommagés ont été recensés par l’Unesco depuis le début de l’invasion. Près de 480 000 œuvres sont manquantes selon les autorités ukrainiennes. À la fin de 2025, plus de 670 000 objets de musée avaient été évacués des régions frontalières. Pourtant, selon Olha Sahaydak, présidente de la Coalition des acteurs culturels ukrainiens, plus de 3 millions d’objets se trouvent encore dans des territoires proches des lignes de front. La grande majorité du patrimoine est encore en danger.

Un état des lieux terrifiant.

Mais ce qui frappe le plus, ce n’est pas l’ampleur des pertes. C’est leur nature délibérée. Archives brûlées, musées vidés, œuvres volées et déplacées. Ces attaques s’inscrivent dans une stratégie de réécriture délibérée du récit national. Les œuvres saisies dans les régions annexées sont transférées dans le réseau muséal russe, rebaptisées, intégrées dans des collections nationales avec de nouveaux récits. Ce que Moscou présente comme une opération de préservation s’apparente à de la réappropriation.

Face à cette réalité, la résistance s’est organisée. Au musée Khanenko de Kiev, plus de 25 000 œuvres ont été enfouies dans des sous-sols ou dispersées dans des lieux tenus secrets. À Odessa, les grottes naturelles sous le musée national des Beaux-Arts qui protégeaient déjà des œuvres durant les bombardements nazis servent à nouveau de refuge. Sur les lignes de front, des hommes comme Leonid Marushchak sillonnent les zones rouges en camionnette. Depuis 2022, il a réussi à évacuer plus de 2 millions d’objets : « L’ennemi mène une politique de terre brûlée en matière de culture. La question, c’est : qui va être le plus rapide ? »

Ce que ça dit de nous. La guerre ne vise pas que les corps.

Une guerre ne cherche pas seulement à tuer l’ennemi. Elle cherche à faire en sorte qu’il ne soit plus perçu comme un peuple. L’objectif profond de toute déshumanisation, c’est de transformer l’autre en abstraction, quelque chose de si vide de substance et de récit qu’on finit par ne plus s’émouvoir de sa disparition.

Et pour effacer un peuple de cette façon, il ne suffit pas de le bombarder. Il faut effacer ce qui le constitue comme peuple. Sa langue. Ses œuvres. Sa mémoire visible. Quand on détruit une bibliothèque, on ne détruit pas des livres. On détruit les preuves qu’une civilisation a existé. C’est précisément pour cette raison que le Conseil de l’Europe a déclaré que la destruction du patrimoine culturel ukrainien est cohérente avec la définition du génocide, non pas comme une métaphore, mais comme une réalité juridique et philosophique.

Le vol comme arme d’effacement.

Néanmoins, il reste une question. Pourquoi certaines œuvres sont-elles volées plutôt que détruites ? La réponse naïve serait l’argent. Le marché de l’art noir existe et certaines pièces pillées finissent dans des circuits clandestins. Mais cette explication est insuffisante.

Ce qui se joue est bien plus sophistiqué. Quand des œuvres ukrainiennes sont transférées dans des musées russes, rebaptisées et reclassifiées, ce n’est pas du pillage ordinaire. C’est de la réécriture. C’est s’approprier non pas un objet, mais une histoire. Voler une œuvre ukrainienne pour l’exposer à Moscou, c’est la retourner contre le peuple qui l’a créée. C’est transformer un témoignage d’identité en preuve d’appartenance à l’autre. Plus insidieux que la destruction, parce que cela laisse l’objet intact tout en effaçant ce qu’il signifie. Le tableau existe encore. Mais il ne parle plus la même langue.

C’est, en un mot, l’une des formes les plus perverses de la guerre culturelle. Plus insidieuse que la destruction, parce qu’elle laisse l’objet intact tout en effaçant ce qu’il signifie. Le tableau existe encore. Mais il ne parle plus la même langue.

Et c’est précisément pour cette raison que Kiev considère ces transferts comme des crimes de guerre non pas simplement parce que des objets ont été volés, mais parce qu’une mémoire a été confisquée.

L’art comme mémoire irréductible

L’art n’est pas un luxe. C’est la forme la plus durable et la plus irréductible de la mémoire humaine. Il encode ce qu’une époque pensait d’elle-même, ce qu’elle craignait, ce qu’elle espérait. Une broderie traditionnelle ukrainienne, un manuscrit du XVe siècle, une icône byzantine : ce sont des preuves vivantes qu’un peuple a existé avec une profondeur et une singularité que nulle propagande ne peut effacer, tant que l’œuvre existe.

Le philosophe Paul Ricœur parlait de « l’identité narrative », l’idée que ce qui nous constitue comme peuples, c’est la capacité à nous raconter une histoire cohérente de nous-mêmes à travers le temps. L’art est précisément ce qui rend cette histoire visible et transmissible. Il est le fil entre les générations. Et quand on coupe ce fil, on prive l’avenir de la possibilité de comprendre d’où il vient.

Ce que ça nous dit à nous, spectateurs lointains.

La directrice du musée Khanenko, Yuliya Vaganova, a dit quelque chose qui m’a marqué : « Un musée n’est pas un sanctuaire sacré, c’est un lieu de soin et de transmission. » L’art n’est pas là pour impressionner. Il est là pour soigner les mémoires abîmées, les identités fracturées, les liens rompus entre les générations. Et pour transmettre des façons de voir, de penser, d’habiter le monde.

Ce qui m’indigne, c’est de constater que l’histoire se répète. Encore. Toujours. Ce n’est pas la première fois qu’un peuple tente d’effacer un autre en commençant par ses œuvres. Les nazis l’ont fait méthodiquement à travers toute l’Europe occupée. Des milliers de tableaux, de sculptures, de manuscrits arrachés, déplacés, détruits. Et pourtant nous voilà à nouveau. Même logique. Même mécanique. Même cynisme.

Et pourtant, l’histoire nous enseigne aussi autre chose. Que les œuvres résistent! Que les peuples résistent! Qu’après les guerres vient souvent le temps des restitutions. Elles sont lentes, imparfaites, toujours insuffisantes, mais réelles. Les œuvres pillées par les nazis ont, pour beaucoup, retrouvé leurs propriétaires légitimes des décennies plus tard. Les institutions finissent parfois par faire ce que la guerre avait rendu impossible : rendre à un peuple ce qui lui appartient.

Je crois cela. Et c’est parce que je le crois que je ne peux pas rester indifférent. Défendre l’art, défendre la culture, ce n’est pas une posture intellectuelle. C’est un acte politique. C’est choisir, délibérément, de quel côté de l’histoire on se tient.

Un peuple dont on a vu les œuvres, dont on a lu les livres, dont on a entendu la musique, ne peut plus tout à fait être réduit à une abstraction. Il a un visage. Il a une mémoire. Il a une profondeur qui résiste.

Et ça, aucune bombe ne peut le détruire, tant qu’il reste quelqu’un pour les sauver.

Bibliographie.

  1. SEIGNEUR Margaux. « La Russie mène une politique de terre brûlée : en Ukraine, avec les sauveteurs du patrimoine culturel », IWMF, 01/11/2025. https://www.iwmf.org/reporting/la-russie-mene-une-politique-de-terre-brulee-en-ukraine-avec-les-sauveteurs-du-patrimoine-culturel/ 
  2. SEIGNEUR Margaux. « Sous les bombes en Ukraine une armée de l’art sauve les trésors culturels menacés », IWMF, 01/09/2025. Sous les bombes en Ukraine une armée de l’art sauve les trésors culturels menacés – IWMF
  3. « De nouvelles mesures prises en Ukraine pour l’évacuation des musées », Wukali, 27/02/2026. https://wukali.com/2026/02/27/de-nouvelles-mesures-prises-en-ukraine-pour-levacuation-des-musees/34394/ 
  4. CASCONE Sarah. « Hiding Art in Basements, Returning Loans, Reopening as Bomb Shelters: How Ukraine’s Museums Are Handling the Russian Invasion », artnet, 25/02/2022. Hiding Art in Basements, Returning Loans, Reopening as Bomb Shelters: How Ukraine’s Museums Are Handling the Russian Invasion
  5. « En Ukraine, face à la guerre, le combat des musées pour sauvegarder à tout prix leur patrimoine culturel », France Info Culture, 16/08/2022. https://www.franceinfo.fr/culture/patrimoine/en-ukraine-face-a-la-guerre-le-combat-des-musees-pour-sauvegarder-a-tout-prix-leur-patrimoine-culturel_5310922.html 
  6. Yuliya Vaganova. https://www.linkedin.com/in/yuliya-vaganova-59554368?originalSubdomain=ua 
  7. «Ukrainian Museums Rush To Save Cultural Heritage From Bombing », rferl, 21/03/2025. https://www.rferl.org/a/ukraine-cultural-heritage-war-museum-efforts/33354817.html 
  8. « Damaged cultural sites in Ukraine verified by UNESCO », UNESCO, dernier rapport le 29/07/2026. https://www.unesco.org/en/ukraine-war/damaged-cultural-sites 

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