L’(agri)- culture comme chemin vers la paix

 

Un homme. 13 000 kilomètres parcourus à pied, sans argent, pour la paix. Radical Love, le documentaire de Júlio Hey, nous rappelle que l’art et la culture ne sont pas des distractions face aux crises du monde. Ils en sont, peut-être, la plus puissante des réponses.

Et si la paix ne se négociait pas dans des salles de conférence climatisées, mais se marchait, se racontait, se filmait ? C’est la conviction profonde que porte Radical Love, le documentaire du réalisateur brésilien Júlio Hey sorti en 2024, consacré à la vie et à l’héritage de Satish Kumar. Un ancien moine jaïn, pèlerin de la paix et philosophe indo-britannique qui fête cette année ses 90 ans. Un film qui m’a touché dans ce que j’ai de plus intime : ma conviction que l’art et la culture ne sont pas des ornements du monde, mais l’un de ses moteurs les plus puissants.

Satish Kumar n’est pas un personnage ordinaire. Né en 1936 au Rajasthan, il devient moine jaïn à 9 ans, puis quitte l’ordre à 18 ans, inspiré par Gandhi, pour rejoindre les mouvements de réforme sociale. En 1962, à seulement 26 ans, il entreprend avec son ami E. P. Menon un pèlerinage international pour la paix : plus de 13 000 kilomètres à pied, sans argent, de New Delhi jusqu’à Moscou, Paris, Londres et Washington. Les quatre capitales nucléaires de cette époque de pleine Guerre Froide. Le périple dure 30 mois. Il rencontre en chemin Bertrand Russell et Martin Luther King. Il portait avec lui du « thé de la paix » à offrir aux dirigeants des puissances nucléaires. Ce geste poétique, désarmant et surtout profondément humain dit tout de sa philosophie.

Radical Love est un documentaire intime qui révèle le témoignage de cet infatigable pacifiste parti de son pays natal il y a 65 ans pour semer des façons d’être au monde plus profondes et plus sensées. De son foyer dans le sud de l’Angleterre à une expérience de retour en Inde, le film capte les sessions au Schumacher College dans le Devon qu’il a fondé, les moments de complicité avec son amie Vandana Shiva et trace le portrait intime d’une vie infusée des vertus de la simplicité, de la collaboration et de l’amour.

Ce qui me frappe chez Júlio Hey , c’est précisément le choix du médium. Le cinéaste brésilien dit lui-même que « la place où la spiritualité et l’action se rencontrent » est au cœur de son travail de conteur, et que le contact avec Satish Kumar a « amplifié cette possibilité » au point de se voir devenir « un activiste de l’Amour ». Un réalisateur qui fait un film sur un marcheur de la paix puis qui repart transformé. C’est ça, la puissance de la culture : elle ne laisse pas indemne.

Certains diront que l’art et le cinéma ne « changent rien vraiment ». Que face à la guerre, aux inégalités, à la violence systémique, les documentaires et les musées font pâle figure. Je refuse cette résignation. Le documentaire BBC Earth Pilgrim, dans lequel Satish Kumar apparaît, a été regardé par plus de 3,6 millions de personnes. Son autobiographie No Destination s’est vendue à plus de 50 000 exemplaires, inspirant des lecteurs sur plusieurs continents. Des recherches menées sur des documentaires à impact social montrent que le cinéma engagé peut « changer des mentalités, des comportements, des structures et bâtir des communautés ». À la condition d’être porté par une narration de qualité. Radical Love coche toutes ces cases.

Satish Kumar lui-même l’affirme : « Que ce soit par les mots, la musique, la peinture ou par un autre mode d’expression, nous pouvons tous développer des compétences pour communiquer aux autres notre amour de la nature, notre amour pour les autres, notre amour de la beauté. » Et d’ajouter : « Nous ne pouvons pas dépendre de quelques leaders pour changer le monde. » La culture n’est pas une alternative à l’action, elle en est la condition.

Au Schumacher College, qu’il a cofondé en 1990 en Angleterre et dont le magazine Resurgence & Ecologist, qu’il a dirigé pendant plus de 40 ans, a été décrit par le Guardian comme « le fleuron artistique et spirituel du mouvement vert », Satish Kumar enseigne qu’il faut « faire les trois à la fois : prendre soin de la Terre, c’est prendre soin de son âme. Prendre soin de son âme, c’est se donner les moyens de s’engager de manière juste en politique. » Terre, âme, société. Trois mots qui dessinent une vision du monde où l’intérieur et l’extérieur ne font qu’un et où l’acte créateur est, en soi, un acte politique.

Radical Love arrive à un moment où notre génération en a besoin. Dans un monde saturé d’images violentes, de crises enchaînées et de discours qui épuisent, la vie de Satish Kumar nous offre quelque chose de rare : la preuve que la douceur peut être radicale. Que marcher 13 000 kilomètres peut valoir plus qu’un discours. Que filmer une vie bien vécue peut en inspirer des milliers d’autres.

La paix durable ne se décrète pas. Elle se cultive, au sens littéral comme au sens figuré. Et c’est exactement ce que nous dit ce film : l’art, la beauté et l’amour ne sont pas des luxes réservés aux temps paisibles. Ce sont les fondations sur lesquelles une paix véritable peut, un jour, tenir debout.

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