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Culture: Le cinéma mondial comme arme de paix ?

Un réalisateur roumain vient de remporter la Palme d’or. Presque personne ne le connaît. Et si ce n’était pas un hasard mais le symptôme d’un regard collectivement rétréci sur le cinéma ainsi que sur le monde ?

Un réalisateur roumain vient de remporter la Palme d’or à Cannes. Combien de personnes savent qui il est ? Cristian Mungiu. Deux Palmes d’or. Un cinéaste qui dissèque les traumatismes collectifs, la mécanique du mensonge social, la façon dont l’Histoire broie les individus ordinaires. Un géant du cinéma mondial. Probablement inconnu de la grande majorité des gens qui liront cet article. Ce n’est pas un reproche. C’est un constat qui mérite qu’on s’y arrête.

Le monde produit environ 10 000 films par an. Hollywood en représente moins de 5%. Pourtant, il capte plus de 70% des recettes mondiales et presque 100% de l’attention médiatique dominante. Ce déséquilibre est le résultat d’une logique industrielle qui a colonisé nos imaginaires au point de nous faire croire qu’un seul modèle de cinéma existe. Cette idée nous appauvrit collectivement.
Cette année encore, plus de 2 500 films ont été soumis au comité de sélection de Cannes, venus de 141 pays différents. 141 traditions cinématographiques. 141 façons de raconter, de filmer, de penser le monde. Et combien, parmi ces films, traverseront un jour nos salles, nos écrans, notre attention ? Une poignée. Le reste demeure invisible, comme s’il n’existait pas.

Pendant longtemps, j’ai cru aimer le cinéma. Je suivais les blockbusters, les franchises. Je pensais être informé. Puis j’ai regardé ailleurs, vers l’est, vers le sud. Et j’ai réalisé que je ne voyais qu’une infime fraction du monde réel. Non parce que le reste n’existait pas, mais parce qu’on ne me l’avait jamais montré. Le problème n’est pas un manque d’argent. Il est dans les œillères qu’on accepte de porter sans s’en rendre compte.

Ce que cette ouverture m’a appris, ce n’est pas simplement « d’autres films ». Ce sont d’autres grammaires du regard. Des cinémas qui filment le temps réel, sans artifice, jusqu’à l’inconfort. D’autres qui transforment un dilemme familial en question universelle. D’autres encore qui mélangent les genres avec une liberté que le cinéma dominant n’ose presque jamais. Ce ne sont pas des variations sur un même art. Ce sont des philosophies du monde, traduites en images.

Le philosophe Bernard Stiegler parlait d’une « prolétarisation du savoir ». L’idée que lorsqu’on délègue à des systèmes industriels le soin de décider ce qu’on consomme et ce qui vaut la peine d’être vu, on perd progressivement la capacité de former son propre jugement. Ce que les algorithmes font au cinéma aujourd’hui, c’est exactement ça : ils optimisent pour la rétention, pas pour l’élévation. Pour la répétition du connu, pas pour la rencontre avec l’inconnu.

Gilles Deleuze écrivait que le cinéma n’est pas qu’un divertissement, mais une véritable machine à penser. À travers le mouvement et le temps, il nous force à reconsidérer notre rapport au réel. Un film n’est pas seulement une histoire qu’on regarde. C’est une manière de percevoir qui s’impose à nous le temps d’une projection et qui parfois ne nous quitte plus jamais.
Or l’art, dans son essence, c’est précisément cette rencontre avec ce qui nous dépasse et nous oblige à penser autrement. Quand un film montre la complexité d’une famille ordinaire à l’autre bout du monde, il rend cet « étranger » profondément humain. Ces expériences créent de l’empathie. Et l’empathie ne va pas de soi, elle s’apprend, elle se cultive.

Edgar Morin parlait de la nécessité d’une « pensée complexe », capable d’embrasser la contradiction, l’incertitude, le multiple, à l’opposé de la pensée binaire qui domine aujourd’hui nos débats. Le cinéma, quand il est ambitieux, est précisément un entraînement à cette complexité. Il ne donne pas de réponses simples. Il pose des questions qui résistent, qui continuent de travailler en nous longtemps après le générique.

Et c’est peut-être là que la paix commence vraiment. Pas dans les grands discours, mais dans cette capacité retrouvée à voir l’autre, le lointain, l’étranger, celui qu’on nous présente parfois comme une menace. Le voir à nouveau comme un être humain traversé par les mêmes doutes, les mêmes peurs, les mêmes espoirs que nous. Un film peut faire ça en deux heures. Combien de discours politiques peuvent en dire autant ?

L’éducation se construit aussi hors des bancs de l’école. Dans les choix qu’on fait le soir devant un écran, là où l’algorithme nous propose presque toujours la même chose, le même type de récit, les mêmes visages. Dans ce qu’on décide de chercher plutôt que de subir.
La vraie question que Cannes nous pose chaque année n’est pas « qui va remporter la Palme ? ». C’est : est-ce que ce qui se passe sur cette Croisette nous interpelle vraiment ? Ou attend-on simplement le prochain blockbuster en sachant déjà ce qu’on va ressentir avant même d’avoir appuyé sur play ?
Élargir son regard n’est pas un effort intellectuel réservé aux élites. C’est un acte de liberté que chacun peut choisir. À tout moment. À tout âge.

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