Sur la scène internationale, l’Afrique a longtemps été observatrice de rapports de force et de jeux d’alliance qui se sont déployés sur ses terres. Théâtre de nombreux conflits motivés par l’accès aux ressources et de guerres inter-ethniques pour le pouvoir politique, le continent est aujourd’hui déterminé à prendre les rênes de son destin pour assurer un avenir équitable et pacifié pour le plus grand nombre d’Africains. Une prise de conscience historique !
Un schéma directeur dédié aux enjeux africains en résonance avec l’Agenda 2030 des Nations Unies, entend concrétiser la promesse d’un marché unique, d’un développement économique soutenable, d’une intégration politique, d’une gouvernance démocratique et d’une paix durable. Quand le multilatéralisme pose des règles communes de dialogue et de coopération, la paix n’est plus une lointaine utopie.
Une Afrique décomplexée qui cherche à affirmer son identité
Après six décennies marquées par des élans d’indépendance, le continent africain affiche une volonté d’en découdre avec son passé colonial. Conscients des potentialités que leur offre leur continent, les cinquante-cinq Etats africains sont désireux de penser ensemble leur futur, à partir de leurs propres réalités. Comme le formule le politologue et historien camerounais Achille Mbembé, il s’agit d’appeler « à vaincre la tyrannie post-coloniale et à réenchanter l’Afrique ».
Tandis que la plupart des élites africaines ont étudié dans de prestigieuses universités européennes ou américaines, on observe une volonté de revenir à soi. Les grands leaders africains, de Nelson Mandela à Kwame Nkrumah en passant par Thomas Sankara, ont puisé leur charisme et grandeur dans les racines des philosophies humanistes et les valeurs communautaires africaines. Ils se sont inspirés en particulier de l’Ubuntu qui pose comme principe premier: « Je suis parce que nous sommes ». Ce paradigme, éloigné de l’école de pensée occidentale, met en exergue la force du collectif et l’interdépendance des individus.
L’Agenda 2063 pour une intégration économique et politique
Animée par de nouvelles priorités, l’Afrique porte des aspirations qu’elle a formalisées dans une feuille de route baptisée « The Africa we want 2063 » (Agenda 2063 – L’Afrique que nous voulons ») et la création d’un espace de libre-échange (AfCFTA). En résonance avec les 17 Objectifs de Développement Durable des Nations Unis, ce cadre stratégique est le fruit d’une prise de conscience collective des chefs d’Etat africains quant à la nécessité de réaliser l’indépendance politique du continent, sujet qui avait été au coeur de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), l’ancêtre de l’Union Africaine.
Si les ambitions portées par l’Agenda 2063 sont légitimes, la mise en œuvre laisse cependant entrevoir des difficultés. L’Afrique est un continent pluriel composé d’une mosaïque de pays; il n’y a pas « une Afrique » mais « des Afriques ». Les langues, les cultures, les histoires, les espaces géographiques, les niveaux de vie peuvent varier de façon significative selon que l’on se situe au Sud, à l’Est, à l’Ouest, dans l’espace francophone ou anglophone. Les cinq phases décennales successives de mise en oeuvre devraient permettre de tendre vers une convergence, notamment sur les questions de lutte contre la corruption, de respect de l’Etat de droit et de renforcement des institutions publiques qui sont les points de fragilité du continent.
Le nouveau visage de l’Afrique de demain
La feuille de route vers 2063 ne pourra être déployée avec succès qu’à deux conditions au moins :
- d’une part, la création de conditions favorables à la réunion de financements massifs pour bâtir les infrastructures capables de soutenir l’expansion économique et le développement social
- d’autre part, un changement en profondeur de la manière de diriger dans le secteur privé et le secteur public. Gouvernance démocratique, développement durable, transformation économique sont autant d’enjeux qui nécessitent une approche renouvelée du leadership.
Ce deuxième point mérite toute notre attention car il s’inscrit dans une capacité de changement structurel intégrant plusieurs leviers – philosophiques, sociologiques, épistémologiques. Les institutions africaines hiérarchisées et pyramidales qui favorisent le clientélisme, la corruption, le népotisme, le détournement de fonds … sont autant de freins au déploiement de la feuille de route ambitieuse de 2063.
L’Afrique ne manque pas de leaders. Elle manque de décideurs économiques et politiques formés à des modèles inspirants de leadership. La formation d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes qui pensent et agissent pour la prospérité partagée et la paix durable, est fondamentale pour répondre aux défis immenses auxquels est confrontée l’Afrique. Aller au delà des modèles conventionnels en ancrant le leadership dans les réalités africaines et ses enjeux spécifiques, diriger avec authenticité et responsabilité, oser réviser le fonctionnement des institutions, porter un nouveau regard sur l’entreprise et la performance … sont autant de thèmes pour parvenir à un développement équilibré et un multilatéralisme panafricain efficace, fondé sur le droit international et la Charte des Nations Unies, dont l’Union africaine et les organisations sous-régionales africaines sont l’expression à l’échelle continentale.
Pour une nouvelle génération de leaders africains
En 2025, le Campus AFD, le centre dédié à la formation de l’Agence Française de Développement, a souhaité contribuer à cette dynamique en initiant, en partenariat avec quatre universités africaines de premier plan – la Nelson Mandela School of Public Governance de l’Université de Cape Town en Afrique du Sud, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar au Sénégal, l’Institute of Development Studies de l’Université de Nairobi au Kenya et l’Université Mohammed VI Polytechnique à Rabat au Maroc-, un programme pionnier sur le leadership transformationnel. Cette formation destinée à des profils engagés dans des fonctions à responsabilité – cadres du secteur public, dirigeants d’entreprises, entrepreneurs, acteurs de la société civile et jeunes leaders à fort potentiel-, entend éduquer des leaders partout en Afrique pour les accompagner dans les défis complexes du continent, en leur fournissant un outillage méthodologique mais aussi et surtout en leur apprenant à désapprendre. Cette déconstruction est nécessaire pour une incarnation forte de l’Ubuntu, y compris dans la sphère de l’entreprise et de l’administration publique. «Quelqu’un d’Ubuntu est ouvert et disponible pour les autres car il a conscience d’appartenir à quelque chose de plus grand » avait affirmé Desmond Tutu, archevêque anglican, militant des droits de l’homme sud-africain, Prix Nobel de la Paix en 1984 pour son combat pacifique contre l’apartheid.
La paix est une condition essentielle du développement économique, social et environnemental. En ce sens, elle est un trait d’union entre la vision onusienne des Objectifs de Développement Durable, en particulier les ODD 16 (promouvoir l’avènement de sociétés pacifiques et ouvertes aux fins du développement durable) et ODD 17 (partenariats pour la réalisation des objectifs), et la démarche africaine de l’Agenda 2063. Loin de se neutraliser, les deux cadres de vision et d’action se nourrissent mutuellement et sont créateurs de synergies de part et d’autre de la mer Méditerranée. Nul doute que l’Occident devra apprendre de l’Afrique dans un ordre mondial qui se réinvente.


